INTERVIEW « Charles Antoine WINTER »

Charles-Antoine Winter, diététicien nutritionniste, praticien de médecine traditionnelle chinoise, répond aux questions de Silver Fourchette sur cette période de confinement si particulière et nous partage sa vision des impacts que cela aura sur notre société et l'alimentation.

"Confinement et bien-être"

 

1 / Quels sont les effets du confinement sur le corps et sur l’alimentation ?

Le confinement est une situation très particulière qui n’est pas vécue de la même façon par chacun d’entre nous.
C’est surtout la sphère psychologique de l’humain qui est ébranlée d’autant plus dans une ambiance de peur, d’incertitudes et parfois, en plus, de solitude et d’absence de nature. Et lorsque la sphère psychique est perturbée ou instable le corps physique devient également perturbé. Pour exemple, le stress psychique manifestera un stress physique avec risque de fonte musculaire, une dépression mentale manifestera un déficit immunitaire contre-productif en cette période, une angoisse chronique manifestera entre autres des dysphagies comme la boule dans la gorge ou encore le fait de l’ « avaler de travers » ou de l’ « avoir sur l’estomac ».

Vient s’ajouter le risque non négligeable de la sédentarité ou du moins de la diminution du niveau d’activité physique avec le risque de fonte musculaire qui serait préjudiciable pour nos séniors.
Et oui le tissu musculaire se maintient à hauteur de sa sollicitation.

Stress, sédentarité et confinement atteindront donc la qualité de notre sommeil si précieux. Sans parler des écrans qui risquent de vous hypnotiser négativement et dégrader votre sommeil en perturbant la chimie du cerveau et la si précieuse mélatonine.

Face à ces risques, et avec une luminosité diminuée selon les logements, une personne non averti sera attirée presque inévitablement vers des aliments réconforts plus que nutritifs.
En 2008 des études (1-2) ont confirmé cette attirance spontanément pour des aliments gras et sucrés en réaction au stress. Et malheureusement ces sucres ultra-transformés déclenchent des processus métaboliques, inflammatoires et neurobiologiques liés à une baisse de l'humeur et à la dépression (3).

Et la boucle non vertueuse est bouclée et peut même enclencher un engrenage rendant l’isolement pathogène.

 

2 / Quels seraient les bons conseils pour un bon équilibre pendant une période de confinement ?

Pour un équilibre psychique je vous recommande :

  • D’éviter de regarder en boucle les informations et de vous programmer des films ou documentaires ou émissions qui vous font voir du monde et même peut-être vous motiver pour la cuisine, l’activité physique, le jardinage ou… la sieste. Enfin lisez, regardez par la fenêtre ouverte et souriez aux passants. Cela vous fera le plus grand bien ! Sachez que d’imaginer sincèrement serrer dans ses bras ceux qu’on aime permet de libérer de l’ocytocine, l’hormone du bonheur, du lien sociale et cela même à des centaines de kilomètres. Ne vous en privez pas.
  • De sortir prendre l’air, les rayons du soleil, écouter les chants d’oiseaux et pour les plus chanceux, marcher dans l’herbe. Bien entendu, dans le respect du kilomètre de confinement tout en libérant votre mental du stress avec le respect des règles de distanciation sociales, du port du masque obligatoire (le doute n’est plus permis !), d’une hygiène des mains etc…
  • De bouger, de danser, de faire le ménage, de vous surprendre à faire du sport. Il y a tant d’activités sur le net pour vous y mettre.

Pour un équilibre alimentaire, je vous recommande :

  • De ne pas vous priver mais de vous respecter ! Autrement dit oui aux aliments « plaisirs », aux aliments « refuges », souvent ultratransformés, mais qu’ils restent des plaisirs maitrisés. Car un plaisir consommé tous les jours s’appelle une addiction et s’accompagne de son lot de souffrance.
  • Faites-vous de jolies assiettes maintenant que vous en avez le temps  (cf-les belles assiettes). Improvisez, décorez, osez et usez de tous vos sens à la préparation et à la dégustation de vos repas. Soyez bienveillant avec vous-même.
  • L’équilibre alimentaire lui ne change pas de d’habitude. C’est surtout sur la qualité de vos ingrédients que vous devriez faire un effort. Seuls les aliments bruts, reconnaissables, et transformés par vos soins seront aptes à vous nourrir et préserver votre équilibre psychique et vos tissus musculaire et osseux. Priorité absolue et aucune impasse sur les protéines et les fruits et légumes. Mon article ici pour des repères quantitatifs et qualitatifs en protéines.
    Pour les séniors on recommande 1g/kg/j de protéines soit 50g de protéines pour une personne de 50 kilos.

 

3 / Que pouvons-nous retirer principalement de positif sur la période ?

Voyons le verre à moitié plein :

  • Cette période nous invite à faire la paix avec nous-même et notre entourage immédiat, à revoir les priorités vitales et de reconnaitre celles que nous devrons garder, préserver et cultiver en sortie de crise.
  • On remarque très vite que la relation humaine prévaut de loin à la relation immatérielle, par interface.
    Nous sortirons de cette crise plus humain, plus sincères dans nos relations, plus amoureux de la nature. En tous cas c’est un souhait à cultiver je pense.
  • La nature semble reprendre ses droits et avec ce confinement nous pouvons plus l’apprécier.
  • On a le temps d’avancer sur des projets restés en suspens.
  • À priori la fraternité et la bienveillance semblent majoritaires et encouragent la créativité.

 

Est-ce que tu imagines un changement sur ton métier après le COVID ?

Je ne l’imagine pas, je l’initie avec tant d’autres depuis plusieurs années. Le diététicien nutritionniste doit s’affranchir de l’autorité médicale qui n’a aucune ou très peu de compétence en matière de soin et de prévention par l’alimentation et l’hygiène de vie. Ils sont excellents dans l’urgence mais force est de constater qu’il ait des situations où le débordement est très rapide et que la vision à court termiste est dangereuse.

Notre expertise est certaine et nous devons remettre à l’honneur la prévention santé, du champ à la cellule humaine. Ne pensons plus en parties d’un aliment mais en synergie des aliments, ne soignons plus une maladie mais un patient, n’assistons plus les gens mais responsabilisons-les.

Soyons enfin actifs et exigeants sur la préservation de notre environnement car notre capital professionnel est le même que celui de l’agriculteur et du cuisinier : le sol et la biodiversité d’où proviennent les aliments.

L’alimentation est le trait d’union entre la santé des Hommes et la santé de la Nature. La COVID-19 nous le démontre parfaitement : dégrader l’équilibre de la nature c’est dégrader la nature de l’Homme.

Prenez soin de vous 🙂

" La santé de l'homme est le reflet de la santé de la Terre " - Héraclite

 

Charles-Antoine Winter, diététicien nutritionniste, praticien de médecine traditionnelle chinoise, partenaire de Silver Fourchette est également ancien chef-cuisinier et professeur de techniques culinaires, consultant en stratégie, innovation et audit alimentaire. 

www.charlesantoinewinter.com

 

 

(1) Teegarden et Bale 2008 - Dallman et coll.2003
(2) Med Sci (Paris). 2008 May; 24(5): 505–510.
(3) https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S030698771930876X